Le Tigre de la Destinée



Note de l’auteur : Cette nouvelle a été éditée une première fois en 2014. Ceux l’ayant déjà lu y trouveront malgré tout quelques modifications, car ce récit a été entièrement retravaillé. Cette version est également un peu plus longue que l’original. Je précise que je n’ai absolument pas modifié l’intrigue, par contre, j’ai davantage creusé la psyché des personnages et allongé certains dialogues. Ce qui amène une fin plus en douceur, avec de nombreuses introspections. La chute de l’histoire, quant à elle, ne varie pas. Bonne lecture.

Le Tigre de la destinée
(Eve Terrellon)

— Oh ! père. C’est absolument magnifique !
Lord Beltran couva son enfant d’un regard attendri. Tel un papillon passant de fleur en fleur, Cynthia virevoltait dans le salon. Rien n’était trop insignifiant pour échapper à son enthousiasme. La corbeille de fruits en raphia et les coussins de velours prune attiraient autant son attention que les meubles en bois rare, le secrétaire incrusté de corail ou les grands vases peints d’animaux fabuleux. Depuis le matin, la jeune fille s’extasiait, battait des mains, poussait des petits cris de joie. Arrivée la veille au soir, trop tard pour visiter le palais, elle rattrapait sa frustration en parcourant chaque pièce de la vaste demeure sans manifester la moindre lassitude.
— Et les jardins ressemblent à ceux d’un conte de fées, ajouta-t-elle avec une expression émerveillée.
Heureuse de sa nouvelle découverte, elle tourbillonna dans une envolée de mousseline bleu ciel pour passer devant le bureau de son père avant de se poster en face de la porte-fenêtre ouverte. Caressant des yeux les multiples massifs parfumés qui fleurissaient à l’extérieur, elle se mua quelques instants en une personne souriante, mais également contemplative. Elle affichait soudain la retenue qu’on attendait d’une demoiselle de dix-huit ans.
Lord Beltran étouffa un soupir. Il aurait tant aimé que sa fille canalisât mieux son débordement d’énergie et se montrât ainsi de façon ordinaire. Qu’elle se comportât en lady.
Cynthia était son unique enfant. Il la chérissait et désirait la protéger. Cependant, il luttait mal contre une pointe de déception de ne pouvoir la présenter à la bonne société. Ses cousines disaient d’elle qu’elle ressemblait à un petit sucre candi. Il était vrai que son humeur accorte et son manque de convoitise, joint à la fraîcheur dénuée de fourberie de son esprit, comblaient en général les adeptes de relations sans complications. Néanmoins, ce n’était pas ce genre de traits de caractère qui lui permettrait de faire un bon mariage. Le charme d’une femme enfant avait des limites. Des limites que mesurait fort bien lord Beltran, qui l’avaient longtemps navré dans ses projets pour établir sa fille. Tout au moins, jusqu’à ce qu’il prît un avis éclairé.
Un peu avant son départ d’Angleterre, il avait profité d’une absence de la mère de Cynthia pour montrer la jeune fille à un ami médecin. Il avait autorisé celui-ci à l’interroger sur divers sujets, et à l’examiner sous toutes les coutures. La conclusion du praticien l’avait soulagé, tout en égratignant une nouvelle fois son orgueil. Cynthia était juste un peu simplette. Elle ne serait jamais capable d’administrer un domaine ou de se comporter en parfaite maîtresse de maison, mais objectivement, rien ne lui interdisait le mariage et encore moins de procréer une ribambelle d’enfants. Physiquement, elle était parfaitement constituée, et qui plus est c’était une fort jolie femme. Il ne restait plus qu’à lui trouver un parti adapté.
En observant sa fille, lord Beltran se disait que dans un sens, elle représentait presque l’épouse idéale. Son mari n’aurait aucun mal à lui imposer sa volonté et il éviterait sans doute le souci de certaines discussions aussi désagréables qu’interminables dans son ménage. Personnellement, il adorait sa moitié, mais ses façons de suffragette le fatiguaient parfois. Il y avait d’ailleurs fort à parier que cette dernière allait se rebiffer dès qu’elle connaîtrait ses projets.
Pestant intérieurement contre le vent de libéralisme qui soufflait sur la gent féminine en ce début de nouveau siècle, il en vint presque à regretter le règne, pourtant austère, de la reine Victoria. Décédée trois ans auparavant, en 1901, la souveraine avait emporté avec elle ce qu’il jugeait comme une saine manière de vivre. Depuis, une sorte de révolte sournoise s’orchestrait contre un ordre patriarcal bien établi et parfaitement justifié selon lui. Toutes ces revendications féministes le dépassaient et l’agaçaient considérablement. Sans compter qu’elles tournaient la tête à des femmes de la meilleure société, dont la sienne, pour son plus grand embarras.
L’entrée de lady Beltran dans la pièce interrompit le cours de ses réflexions moroses. À plus de quarante-cinq ans, c’était toujours une femme superbe. Grande, mince, la taille bien prise dans une de ces robes étroitement corsetées à la dernière mode, elle conservait ce port de tête altier qui l’avait tant séduit vingt ans plus tôt. Cynthia avait hérité de sa blondeur, de sa peau pâle et du bleu de ses yeux, tandis qu’il lui léguait sa stature plus petite et ses quelques rondeurs.
Un doigt rectifiant inconsciemment le pli de sa moustache grisonnante, lord Beltran dédia à son épouse un sourire accueillant. Il avait beau savoir qu’il lui livrerait bataille prochainement, il ne pouvait nier le plaisir qu’il éprouvait à la revoir. Alors qu’il consolidait son installation en Inde, les deux femmes étaient restées en Angleterre, et leur absence lui avait pesé.
Toujours près de la fenêtre, Cynthia se retourna. Apercevant la  nouvelle arrivante, son visage s’illumina.
— Maman, je suis si heureuse que nous nous installions ici, s’écria-t-elle en se précipitant dans les bras de lady Beltran.
Le froncement de sourcils contrarié de son conjoint incita Élisabeth à corriger sa fille.
— Appelle-moi mère, ma chérie. Cela convient beaucoup mieux que maman. Tu n’es plus une enfant.
— Oui, mam… Oui, mère, se reprit cette dernière, avec une évidente difficulté.
— C’est bien, mon ange, la conforta lady Beltran.
Le regard pétillant de plaisir, la jeune fille demeurait dans son giron, et sa mère déposa un baiser sonore sur sa joue.
— Élisabeth, la rabroua son époux en levant les yeux au ciel.
— Je crois que ton père n’apprécie pas notre jeu, constata lady Beltran, en adressant un air moqueur à celui-ci.
Effleurant le visage de sa fille d’une caresse, elle n’en repoussa pas moins celle-ci avec gentillesse. Elle ne désirait pas se fâcher avec son mari si tôt après leurs retrouvailles. Et puis, il n’était pas sain qu’elle le contredît ainsi devant Cynthia. Cette dernière restait enfantine par certains côtés, mais contrairement à beaucoup, lady Beltran était persuadée qu’elle n’était pas sotte et que ce genre de réparties l’atteignait. Elle comprenait aussi parfaitement le désir de son époux de voir leur enfant se comporter de façon plus adulte. Ces derniers mois avaient achevé la transformation de leur petite fille en demoiselle, modelant sa silhouette de courbes gracieuses et affinant encore les traits déjà plaisants de sa figure. Mais ce n’était pas une raison pour la bousculer si rapidement dans ses habitudes.
Parfaitement consciente de la tension qui régnait soudain entre ses parents, Cynthia opta pour une solution de repli.
— Puis-je aller visiter le jardin ?
— Bien sûr, mon ange, lui permit aussitôt sa mère.
Sans attendre davantage, la jeune fille se précipita à l’extérieur pour dévaler les trois marches de l’escalier en grès rose qui la séparaient de la végétation. Elle avait hâte de retrouver l’insouciance qui la guidait un peu plus tôt.
L’air pensif, lady Beltran s’approcha de la porte-fenêtre.
— Croyez-vous vraiment que nous ayons bien fait de l’arracher à la douceur du Devonshire ? s’inquiéta-t-elle, lorsque Cynthia se fut suffisamment éloignée pour ne pas l’entendre. Votre sœur était d’accord pour lui servir de tutrice durant notre absence. Imposer ce dépaysement à Cynthia ne va qu’exalter son âme déjà trop romanesque. Il aurait peut-être été préférable qu’elle rejoigne sa tante quelques mois, jusqu’à ce que nous rentrions.
Le front plissé, lord Beltran prit le temps d’étudier sa réponse. Il n’était pas question qu’il retournât en Angleterre. De mauvais placements boursiers avaient mis à mal leur patrimoine ces dernières années. La colonisation établie en Inde offrait tout un tas de possibilités pour renforcer l’assise de leur fortune. Il venait d’acquérir un site minier des plus rentables, et il n’avait pas l’intention de repartir. Il avait espéré qu’Élisabeth le devinerait, mais apparemment, ce n’était pas le cas. Sa femme attendait visiblement la confirmation de leur retour, et il préféra recentrer la conversation sur l’intégration de Cynthia.
— S’est-elle montrée désagréable durant le voyage ? s’enquit-il finement. S’est-elle plainte de vous suivre pour me rejoindre ? A-t-elle fait preuve de tristesse de quitter l’Angleterre ?
— Non, reconnut lady Beltran, en faisant quelques pas dans la pièce. Elle a adoré le bateau, et a paru très excitée de découvrir notre destination durant toute la traversée.
Le quinquagénaire retint un sourire de victoire. Ses projets s’annonçaient encore mieux que ce qu’il prévoyait.
— Regardez-la, ronronna-t-il de satisfaction, en désignant la silhouette vêtue de bleu inclinée sur les fleurs du jardin. Elle n’a jamais semblé aussi heureuse.
— Heureuse comme la petite fille qu’elle demeure en partie, rectifia son interlocutrice. Mais qu’arrivera-t-il lorsqu’elle comprendra qu’elle devra séjourner de longs mois ici ?
— Absolument rien, répliqua lord Beltran d’un ton ferme. Parce qu’elle aime déjà ce pays. Vous vous aveuglez parfois vous-même, Élisabeth. Cynthia n’est plus une enfant. Elle a tout d’une jeune femme à présent. Et d’une jeune femme ravissante.
Brusquement méfiante, lady Beltran vint poser ses deux mains à plat sur le bureau pour se pencher sur son mari.
— Qu’avez-vous en tête, Édouard ?
Lord Beltran déglutit en prenant son air le plus innocent. Aux yeux du monde, son épouse passait pour un modèle de vertu et de discipline maritale. Néanmoins, il était bien placé pour savoir qu’elle était capable de l’affronter au sujet de Cynthia. Si elle estimait devoir se battre pour le bonheur de celle-ci, elle risquait de lui opposer un caractère de dragon femelle totalement incontrôlable. Il allait devoir la circonvenir à son projet en douceur.
— Rien de spécial, ma douce. C’est juste que je songe parfois que nous ne serons pas toujours là pour veiller sur Cynthia.
Devinant, où il voulait en venir, Élisabeth trancha d’un ton irrévocable :
— Cynthia n’est pas faite pour le mariage !
Elle était la première à le regretter. Cynthia était leur unique enfant, et plus tard, elle aurait adoré accueillir des petits-enfants sur ses genoux.
— Même si, un jour, elle tombait amoureuse ? demanda sentencieusement son mari.
Lady Beltran se détourna pour regarder sa fille. Insouciante et incapable de refréner son enthousiasme, celle-ci courait à présent dans l’allée après un papillon. Cette question, elle se l’était déjà posée maintes fois, pour arriver à la conclusion qu’il faudrait un miracle pour qu’un homme tombât réellement amoureux d’une femme enfant. Tout au moins, un homme convenable, qui sut respecter Cynthia dans sa différence, qui vit ses qualités au-delà de sa simplicité, et qui ne fut pas perverti par l’idée de jouer d’un esprit aussi fragile. Quelqu’un capable d’aimer sa petite fille en toute bonne foi ; réellement ; pour ce qu’elle était dans son intégralité, et non pas seulement pour sa fortune, son joli corps, ou ses raisonnements un peu enfantins. Si un tel homme existait, elle la lui donnerait non seulement immédiatement, mais avec, en prime, sa bénédiction. Elle doutait malheureusement de rencontrer un jour cette sorte d’oiseau rare.
* * *
Dans le jardin, Cynthia continuait son exploration. La matinée touchait à sa fin, et malgré la proximité d’un grand bassin planté de lotus, la chaleur devenait éprouvante pour une jeune fille habituée au climat doux du Devonshire. Ses manches longues rehaussées de dentelles collaient à sa peau, son corset la serrait à l’étouffer, tout autant que le col haut qui emprisonnait son cou. Le sari des Indiennes qu’elle croisait lui semblait bien plus adapté et confortable. Si elle avait osé, elle se serait volontiers débarrassée du lourd jupon qu’elle portait en dessous de sa jupe de mousseline. Mais elle se doutait que même sa mère refuserait ce genre de caprice.
Le soleil cognait fort, et elle n’avait pas pris son ombrelle. Plusieurs bosquets d’arbustes fleuris s’élevaient à sa hauteur, ils n’étaient cependant pas suffisamment touffus pour lui offrir un peu de fraîcheur. Dépitée, elle regarda autour d’elle. Un peu plus loin, un grand arbre d’Amman déployait ses branchages devant les écuries. Oubliant une fois de plus qu’une lady était censée trotter d’un pas menu, elle s’engagea d’une démarche décidée sur la large allée gravillonnée qui menait à son ombre.
Deux jeunes femmes, vêtues de ces voiles aériens qui la faisaient rêver, venaient à sa rencontre. Elles s’écartèrent sur son passage en s’inclinant respectueusement. Le palais était immense, et son père ne semblait pas avoir lésiné sur le nombre des domestiques.
Sans ralentir l’allure, Cynthia leur retourna un signe de tête en leur adressant un petit sourire, comme toute personne polie était supposée réagir. Elle ne fut pas surprise d’entendre des rires discrets la suivre. Il en allait ainsi depuis son enfance. Quoi qu’elle fît, elle paraissait invariablement s’y prendre de travers. Elle avait fini par s’y accoutumer, mais la réaction derrière elle la peina malgré tout. Elle espérait tant que ce nouveau départ modifierait le regard condescendant que les autres portaient sur elle.
Étouffant un soupir, elle accéléra le pas pour ne plus écouter ces rires. Une fois de plus, on se moquait d’elle. Cette certitude cueillait sa joie comme un vent d’orage mouche une chandelle allumée. Elle n’ignorait pas qu’on la traitait généralement d’idiote. Pas directement, non. En principe, les gens attendaient qu’elle tournât le dos. Mais pas toujours qu’elle s’éloignât suffisamment pour ne pas entendre leurs propos, comme si l’étrange mal qu’on lui reprochait la rendait également atteinte de surdité.
Sa stupidité semblait un fait si largement admis qu’elle se déclinait de différentes manières. Pour son amie Sally, sa tante et sa gouvernante Toiny, elle était la mignonne petite demoiselle un peu simple. Pour ses deux cousines, la gentille idiote. Pour les personnes qu’elle croisait régulièrement au village, la simple d’esprit, la petite oiselle ou la demoiselle enfant. Et depuis quelque temps, elle devenait l’adorable sotte ou la jolie simplette pour certains des rares messieurs que sa mère lui présentait comme des gentlemen.
Certes, elle se rendait bien compte qu’elle ne parviendrait jamais à structurer de belles et longues phrases comme la plupart des gens autour d’elle, ni à tenir le genre de discussions compliquées qui passionnaient les adultes ; encore moins à faire preuve d’esprit logique dans l’univers des sciences, ou à retenir la chronologie de l’histoire de l’art. Mais elle réfléchissait, tout de même ! Elle peignait bien et jouait du piano à ravir. Sa sensibilité la portait à s’intéresser aux autres, et elle essayait autant qu’elle le pouvait de se montrer agréable.
Le drame de sa vie se résumait au manque de confiance dont on l’entourait. On ne l’avait jamais laissé s’assumer sans aide, dans aucun domaine. Il semblait tellement évident pour tout le monde qu’elle était incapable de se débrouiller seule, qu’elle n’avait jamais été autorisée à choisir sa garde-robe ou à effectuer la moindre course sans être accompagnée d’un chaperon.
Est-ce que tout cela allait recommencer ici ?
Plongée dans le désarroi, elle atteignit la cour carrée qui donnait sur les écuries. Elle qui aimait tant les chevaux fit à peine attention au magnifique étalon qui piaffait en son centre. Tenu d’une main de maître par un Européen à la mine austère, l’animal attendait visiblement d’être pris en charge par un palefrenier encore invisible. Le regard noyé de larmes, Cynthia poursuivit sa route en baissant la tête. Toute à son accablement, elle évita de justesse de bousculer un jeune Indien qui sortait des bâtiments.
— Pardonnez-moi, s’excusa-t-elle en relevant brièvement les yeux.
— Il n’y a pas de mal, mademoiselle.
L’inconnu s’exprimait dans un anglais parfait. Il ne se moquait pas de sa maladresse, mais Cynthia l’ignora. Elle n’avait plus qu’une envie : se blottir contre le tronc de l’arbre d’Amman pour lui confier sa peine. Allongeant ses foulées, elle passa son chemin en oubliant de lui accorder ce sourire qu’elle distribuait ordinairement à chacun.
Sanjit regarda s’éloigner l’étrangère qui avait failli se jeter dans ses bras en haussant un sourcil d’étonnement. Il ne la connaissait pas, mais, s’il se fiait au bouche-à-oreille et à la description qui voyageait parmi les domestiques depuis la veille au soir, il venait probablement de croiser la fille de lord Beltran. Plusieurs parlaient de la teinte très claire de ses cheveux blonds et de la pâleur nacrée de sa peau. À les en croire, elle possédait aussi de magnifiques yeux d’un bleu céleste. La hâte de la demoiselle ne lui avait pas vraiment permis d’en juger. L’expression inscrite sur sa figure, par contre, l’avait saisi. Elle semblait bouleversée.
Sans la présence de M. Jonns, le régisseur, Sanjit l’aurait sans doute discrètement suivie. Il avait beau nourrir le plus profond mépris pour les Anglais, la peine qui se lisait sur le joli visage l’avait ému tout autant que sa cause l’intriguait. Sa curiosité bienveillante, alimentée par le fond de tolérance de la religion sikhe enseignée par son père, lui interdisait de se désintéresser du sort immédiat de cette personne. D’un autre côté, la rancœur qu’entretenait sa situation actuelle, jointe aux préceptes de castes issues de l’éducation hindoue donnée par sa mère, le poussait à identifier toutes les faiblesses de ceux qu’il considérait comme ses ennemis.
Il s’attendait d’ailleurs à ce que M. Jonns se lançât à la poursuite de la jeune fille pour la réconforter. Mais immobile au centre de la cour, l’Anglais se contenta d’un hochement de tête dédaigneux avant de se tourner vers lui, comme si le chagrin perceptible de la fille de son maître ne revêtait aucune importance.
— Hé, toi ! le héla-t-il d’un ton bourru. Ce cheval a besoin d’être brossé. Occupe-t’en tout de suite.
Sanjit s’avança pour prendre les rênes.
— C’est l’alezan de lord Beltran, se crut obligé de préciser le régisseur. Alors, fais en sorte qu’il soit frais et disponible dès que celui-ci manifestera le désir de le monter.
Le jeune homme inclina simplement le menton en signe d’assentiment. Il détestait cet individu imbu de sa personne, de sa fonction et de sa nationalité, qui s’adressait à lui comme s’il était incapable d’effectuer un travail correct. Arrivé d’Angleterre voici quelques mois en compagnie du nouveau propriétaire, M. Jonns ne parlait toujours pas un mot de pendjabi et ne ferait probablement pas d’effort pour apprendre les rudiments de cette langue. Comme la plupart des colonisateurs, d’ailleurs.
Sanjit exécrait ce mépris à peine voilé, et la colère l’obligea un instant à baisser ses yeux de velours sombre. Il n’avait pas le choix. Remplir sa mission exigeait un sacrifice. Mais qu’il aurait aimé que cet homme découvrît un jour le secret de ses origines !
— Va, s’impatienta le régisseur à ses côtés. Allez, dépêche-toi !
Sans rien dire, Sanjit entraîna l’animal vers les écuries. La grandeur de ces dernières témoignait de la splendeur de l’ancien palais et de l’importance de son maharadja. Aujourd’hui, la plupart des stalles demeuraient vides, et toute une partie du bâtiment restait à l’abandon. Lord Beltran ne possédait que deux chevaux d’attelage, cet étalon et trois juments de monte. Pour ses sorties, il privilégiait nettement le long véhicule rouge du nom d’automobile qui stationnait au garage. C’était un tas de ferraille pétaradant pas vraiment adapté pour le terrain marécageux avoisinant, et qui empuantissait l’air sur son passage. Mais, d’un autre côté, ce tas de ferraille pourrait bien l’aider à concrétiser son projet.
Rasséréné par ses idées de revanche, Sanjit s’apprêtait à passer la large porte des écuries, lorsqu’il jeta un regard du côté où s’était enfuie la jeune fille. Elle s’était arrêtée devant le grand arbre d’Amman planté près du puits, et elle entourait celui-ci de ses bras pour se presser presque amicalement contre lui. Un peu interloqué, il retint un sourire. Cette envahisseuse ne manquait décidément pas d’originalité. Il était curieux de voir comment elle allait s’acclimater.
* * *
Sanjit s’appliquait à passer les vitesses en roulant le plus droit possible pour remonter la grande allée centrale. Encore un aller et retour à s’exercer a tourner autour de la grande fontaine dans la cour, puis du cercle de verdure installé à l’entrée du parc, et il pourrait ramener la grosse voiture au garage. À force de proposer sa candidature à Nalesh, le majordome local qui supervisait l’ensemble de la domesticité indienne du palais, il venait d’obtenir le poste convoité de chauffeur en second.
Lord Beltran adorait parader dans l’habitacle massif de sa Panhard, mais il appréciait peu de se mettre au volant, et il voulait être sûr qu’aucune indisponibilité de son personnel ne lui interdirait jamais d’utiliser son véhicule. Posséder plusieurs conducteurs dans ses conditions devenait donc une précaution utile. Il ne restait plus à Sanjit qu’à s’affirmer dans ce rôle.
C’était une véritable promotion, qui allégeait ses heures de travail tout en lui permettant de se rapprocher de la demeure somptueuse de ses maîtres. Il préférait nettement s’occuper des chevaux, avec lesquels il entretenait une relation affective, mais la réalisation de son plan passait par ce sacrifice. Il observerait ainsi plus facilement les habitudes des nouveaux résidents et celles des autres domestiques.
En prenant le risque de dévoiler le nom de son grand-père aux serviteurs, il aurait sans doute pu compter sur la complicité d’un certain nombre de ses compatriotes. Parmi les anciens surtout, personne n’avait oublié le règne pacifique et rempli de justice du dernier maharadja, père de son propre père. Avec amertume, Sanjit songea à la colonisation, qui valait aujourd’hui l’exil à sa famille.
Lorsque le petit royaume avait été envahi, ses parents avaient fui dans le pays reculé de sa mère. Il était né lui-même très loin du Pendjab. Normalement, il n’aurait jamais dû y revenir, mais la précipitation de leur départ avait forcé les siens à abandonner derrière eux le plus précieux des trésors. S’il accomplissait toutes ces basses besognes c’était pour le récupérer. Parce qu’il avait promis à sa mère que la merveille qu’elle avait apportée en dot lors de son mariage ne tomberait jamais aux mains des Anglais.
Alors oui, sans doute aurait-il pu bénéficier de la complicité de beaucoup, heureux de jouer un tour aux colonisateurs. Mais Sanjit n’était pas assez naïf pour ignorer les ravages que provoquait parfois la cupidité, et la prudence le retenait. Le trésor caché au fond du palais avait beau ne pas être destiné aux mortels, devant sa splendeur et sa valeur inestimable, certains n’hésiteraient pas à l’accaparer en se pensant supérieurs aux dieux. Par sécurité, seul Nalesh connaissait le secret de sa véritable identité.
Pour l’heure, il devait avant tout endormir la méfiance des Anglais. Assis derrière le volant du gros véhicule, il éprouvait une certaine fierté. Pour la première fois, il s’exerçait sans accompagnateur au maniement de la Panhard, et ses manœuvres autant que ses réflexes s’avéraient excellents. À présent, il disposait de tous les éléments pour mener à bien son projet. Ne lui restait plus qu’à guetter le bon moment pour agir.
Satisfait par la progression de son plan, il rentrait la voiture rouge au garage, lorsqu’il aperçut une silhouette familière. Armée d’un grand filet à papillons, Cynthia s’approchait à pas de loup d’un buisson d’azalées.
Le jeune homme avait rapidement découvert ce que lord et lady Beltran tentaient en vain de camoufler. La blonde Anglaise semblait parfois réagir un peu sottement, et le bruit de sa stupidité commençait à se répandre à l’extérieur. À cause de cela, une partie des Européens la tenaient en piètre estime, plaignait sa famille ou riait derrière son dos de ses réparties maladroites. Certains allaient même jusqu’à considérer qu’elle souffrait d’un esprit malade. Pour la côtoyer régulièrement, Sanjit trouvait cette dernière allégation totalement injustifiée.
Certes, Cynthia ne s’illustrait pas par la finesse de ses propos. Elle n’avait rien d’une intellectuelle, pas la moindre disposition pour l’organisation, et elle s’avérait incapable de saisir une représentation mentale trop complexe. Mais cela n’excluait en rien l’intelligence du cœur. Ses mots simples filaient droit vers leur cible en ignorant le voile du mensonge. À l’image d’une enfant, elle s’intéressait à tous et se comportait pareillement avec les petits ou les grands. Ses réparties, parfois amusantes de naïveté, finissaient par désarmer les préjugés de qui savait voir et entendre. La plupart des domestiques l’aimaient d’ailleurs beaucoup, et tentaient de lui rendre la vie plus facile.
Au début, la jeune fille avait eu du mal à comprendre que les sourires et les rires des serviteurs ne se moquaient pas d’elle, mais saluaient sa bienveillance, qui traitait tout le monde sur un pied d’égalité. Bien que sa mère l’eût élevé dans un esprit de caste, Sanjit la regardait agir avec indulgence. Cynthia lui rappelait beaucoup son père, qui prônait plus de justice entre les hommes. Elle lui faisait également l’effet d’un de ces petits oiseaux de la forêt, dont la limpidité du chant apporte apaisement et joie à ceux qui l’écoutent. Il lui venait parfois le regret de ne pouvoir l’approcher davantage. La crainte de mettre en danger sa mission le retenait.
Une fois la voiture garée, le jeune homme devait encore la laver pour la débarrasser de la poussière du chemin. Prenant un seau, il retourna dehors pour puiser de l’eau au puits. À l’extérieur, Cynthia poursuivait sa chasse aux papillons. Le nez en l’air, elle regardait avec déconvenue s’envoler celui qui lui avait probablement échappé. Son incapacité à masquer ses émotions attendrissait Sanjit, et il eut un sourire. Il allait s’éloigner, lorsqu’une ombre mouvante attira brusquement son regard au pied de la jeune fille. Identifiant l’intrus, il cria en espérant ne pas la surprendre.
— Ne bougez pas !
L’avertissement du jeune Indien cueillit Cynthia en pleine déconfiture chasseresse. Pour la troisième fois, elle venait de rater sa cible. En reconnaissant le nouveau chauffeur, son dépit se transforma en élan de joie. Sanjit se montrait toujours gentil et courtois avec elle, et lorsqu’une pause dans son travail leur permettait de bavarder quelques minutes, il semblait même réellement s’intéresser à ce qu’elle disait. Elle repérait facilement ses faux auditeurs : ils avançaient généralement un prétexte pour écourter la conversation.
Son père n’appréciait pas trop qu’elle discutât ainsi avec les domestiques, et elle évitait de lui désobéir quand il se trouvait dans les parages. Heureusement, sa mère était plus indulgente. Pour l’instant, Cynthia réalisait surtout que ses parents ne rentreraient qu’en fin de journée et qu’elle ne risquait pas d’être prise en flagrant délit. Ravie de l’aubaine, elle oublia l’avertissement pour faire un pas, prête à le rejoindre.
— Non !
L’angoisse qui teintait cette seconde mise en garde la cloua sur place. Au même instant, elle vit Sanjit porter la main à sa ceinture pour en tirer un poignard caché sous sa tunique. L’air farouche, celui-ci projeta l’arme dans sa direction. Le cri d’effroi de Cynthia s’étrangla dans sa gorge. La lame venait de se planter près de son pied droit, découvert par le bas de sa robe, qui montrait ses bottines. Elle ne comprenait pas le pourquoi de ce déferlement soudain de violence. Mais, déjà, le jeune homme se précipitait vers elle, et son visage ne reflétait plus que de l’inquiétude.
— Tout va bien ? s’enquit-il en saisissant ses avant-bras.
Sa familiarité trahissait l’urgence d’une situation inconnue. En tout cas, il semblait évident qu’il n’avait pas agi ainsi pour la blesser.
— Mais pourquoi ? balbutia-t-elle.
Regardant à ses pieds, elle remarqua enfin le serpent, dont la tête transpercée reposait près du talon de sa chaussure. Poussant un couinement de souris, elle se réfugia contre le torse de son sauveur.
— Je déteste les serpents, gémit-elle.
Elle nouait ses bras autour de son cou, comme si elle se raccrochait à une bouée de sauvetage.
— Celui-ci ne vous fera plus de mal, tenta-t-il de l’apaiser.
— Mais il est toujours là, objecta-t-elle d’une toute petite voix, en plongeant ses grands yeux apeurés dans les siens.
Elle tremblait de tous ses membres, et Sanjit n’eut pas le cœur à la repousser. Pourtant, il fallait qu’il l’éloignât du cadavre du reptile. La prenant par la taille, il se mit à reculer lentement pour l’entraîner avec lui vers le garage. La serrer ainsi contre lui était une expérience très agréable, mais il imaginait déjà le scandale si quelqu’un les apercevait. Protecteurs comme paraissaient l’être lord et lady Beltran, il serait renvoyé illico, ce qui n’arrangerait pas ses affaires.
Il devait aussi songer à ramasser rapidement son poignard, avant que quelqu’un ne découvrît la richesse de son manche incrusté d’ivoire et la délicatesse du ciselage gravé sur sa lame. Le plus urgent restait cependant de rassurer la jeune fille. Il ne s’arrêta que lorsqu’il fut certain que l’encoignure du mur les dissimulait suffisamment.
— Vous pouvez me lâcher maintenant, mademoiselle. Vous ne risquez plus rien.
Toujours étroitement nichée contre lui, Cynthia se contenta de relever la tête.
— Vous êtes sûr ? demanda-t-elle, le regard effrayé.
— Le serpent est mort. Et ce n’est pas le genre d’espèce à se promener en groupe. Croyez-moi, essaya-t-il encore de la tranquilliser.
Comme pour s’en convaincre, Cynthia se dégagea de son étreinte pour regarder derrière elle. Sanjit retint son souffle, mais elle ne parut pas prendre garde au poignard fiché à la base du cou du reptile. Quand elle tourna de nouveau son visage vers lui, un doux sourire éclairait ses lèvres. Cette expression le toucha davantage qu’il ne l’aurait voulu.
— Je dirai à papa ce que vous avez fait, l’informa-t-elle, les yeux brillants de reconnaissance.
Loin des oreilles de ses parents, Cynthia nommait toujours ceux-ci d’une façon intime, qui montrait combien elle les aimait. Depuis trois mois qu’elle résidait en Inde, elle côtoyait Sanjit depuis suffisamment longtemps pour savoir qu’il ne s’en offusquerait pas. Pour une raison qu’elle comprenait mal, sa famille la tenait à l’écart des personnes de sa génération, et elle finissait par souffrir de cet isolement. Le jeune homme paraissait de son âge, ce qui la poussait à se rapprocher de lui. Elle aurait tant voulu qu’il devînt son ami.
Sanjit sentait que la situation lui échappait. La gratitude de Cynthia le touchait ; néanmoins, elle n’allait pas vraiment dans le sens de la discrétion qu’il s’était promis de conserver. Le désir de la jeune fille partait d’un bon sentiment. Toutefois, il semblait évident que si elle racontait la façon dont il venait de la prendre entre ses bras, sauveur ou non, lord Beltran ne verrait pas cet acte d’un œil favorable. Pour le bien de ses projets, il fallait qu’il l’en dissuadât.
— C’est très gentil à vous, mais je ne crois pas que votre père devrait être mis au courant de cet incident.
— Pourquoi ?
— Parce que, pour vous protéger, il pourrait vous interdire de sortir non accompagnée dans le jardin.
Il détestait la manipuler ainsi, mais il n’avait pas le choix. Avec regret, il vit le joli regard bleu se ternir.
— Je pourrai quand même vous rejoindre lorsque vous serez seul au garage ?
Il aurait dû dire non, mais il n’eut pas le courage de briser davantage la joie de la jeune fille.
— Ce sera avec plaisir, mademoiselle.
Avant qu’il ne pût anticiper son geste, elle déposa un baiser rapide sur sa joue.
— Merci, ajouta-t-elle, en affichant un sourire resplendissant.
Tourbillonnant sur elle-même, elle s’éloigna en chantonnant. Sanjit la suivit des yeux jusqu’à ce qu’elle disparût au détour d’une allée. D’une main distraite, il caressait son visage, là où elle venait de l’embrasser. C’était la première fois qu’une femme se comportait de façon aussi spontanée avec lui, et il trouvait cela très agréable.
* * *
Cynthia s’adossa contre le mur avec un soupir de bonheur. De l’angle où elle se trouvait, il lui suffisait de soulever légèrement le voilage pour bénéficier d’une vue parfaite sur la cour. Elle ne cherchait pas vraiment à se cacher, mais sa mère lui avait mille fois fait la leçon en lui expliquant qu’une lady ne s’affichait pas directement derrière une fenêtre pour observer ce qui se passait à l’extérieur. Elle venait d’apercevoir Sanjit et elle ne résistait pas à la tentation de l’épier alors qu’il foulait le pavage. Nalesh l’attendait devant la grande entrée, sur le haut du perron.
En posant le pied sur la première marche, le jeune homme leva brusquement les yeux dans sa direction, comme s’il sentait son regard fixé sur lui. Cynthia ne recula pas. Reconnaissant sa silhouette, il eut un franc sourire qui rendit la jeune fille à la fois joyeuse et étrangement chamboulée. Le cœur battant, elle osa se décoller du mur pour appuyer son front contre la vitre. Ainsi, elle pourrait encore mieux le voir.
Comme Sanjit le lui avait demandé, elle n’avait parlé à personne de sa mésaventure. Pour la première fois de sa vie, elle taisait une chose grave à ses parents sans éprouver aucun sentiment de culpabilité. Son secret ne pénalisait personne. Et si la possibilité de rencontrer plus souvent le chauffeur en dépendait, alors elle scellerait cet incident à jamais dans son cœur. Ce qui lui rappelait que cela faisait maintenant trois jours qu’il l’avait sauvée du serpent, et qu’elle n’avait toujours pas eu l’occasion de l’approcher de nouveau.
Elle aurait aimé le prendre par la main et l’entraîner à l’intérieur de la maison, pour boire un verre de limonade ou grignoter un gâteau, comme cela lui arrivait en Angleterre avec Sally. Toutefois elle se rendait bien compte que, contrairement à son amie du Devonshire, il existait une barrière invisible entre eux. Sa mère le lui avait expliqué des centaines de fois. Certaines choses se faisaient, et d’autres pas. La mise en garde de Sanjit la rappelait à l’ordre.
Développer un lien trop amical avec le jeune Indien semblait appartenir aux interdits. Et cela lui paraissait stupide. Où se trouvait l’intérêt de choisir ses relations en fonction du rang des personnes et non pas de leur valeur humaine ? Sanjit était gentil, il effectuait tout ce qu’on lui demandait avec soin et il ne se moquait jamais d’elle. Et puis, il était aussi très plaisant à regarder. Sans qu’elle sût exactement pourquoi, cette dernière pensée la fit rougir et elle relâcha le rideau.
Dehors, Sanjit parlait avec Nalesh. Elle était heureuse que le majordome le retînt pour profiter davantage de sa présence. Avec une insistance dont elle ne mesurait pas l’inconvenance, elle le détailla.
Plutôt grand, Sanjit la dépassait d’une bonne tête. Bien que relativement mince, elle avait pu apprécier la fermeté de son torse et le rempart rassurant formé par ses larges épaules lorsqu’elle s’était serrée contre lui. Il possédait de belles mains, auxquelles il semblait accorder une attention particulière. Elle avait testé la douceur de leurs paumes quand il l’avait aidée à monter en voiture quelques jours plus tôt, et elle avait aussi remarqué qu’il portait des ongles longs comme ceux de certaines femmes.
Les lignes de son visage à l’ossature carrée réunissaient un mélange de finesse et de force, qui composait une expression à la fois douce et déterminée. La profondeur de ses yeux noirs bordés de grands cils incitait à la confiance, et la texture épaisse et lisse de sa courte chevelure de jais donnait souvent à Cynthia l’envie de passer ses doigts dedans. Quant à la couleur de sa peau hâlée, elle lui rappelait celle du caramel doré, et l’idée saugrenue d’imaginer qu’elle en avait également le goût la traversait parfois. Autant d’impressions qui la laissaient tout alanguie lorsqu’elle pensait trop longtemps à lui.
Sans doute dérangé par ce regard soutenu, Sanjit releva la tête dans sa direction pour la seconde fois. Aussitôt, la jeune fille lâcha le rideau et recula en rougissant. Elle ne savait pas vraiment ce qui lui arrivait. Elle se mordillait nerveusement les lèvres tandis que son cœur s’emballait. Il fallait qu’elle échappât à cette douce torture, sous peine de ne plus pouvoir la dissimuler.
Quelques coups frappés à la porte de sa chambre vinrent heureusement la distraire. Sans surprise, elle vit entrer Inayat, sa camériste. Celle-ci l’avertit que sa mère désirait qu'elle revêtît l’une de ses plus jolies robes avant de la rejoindre en bas. L’imprévu de cette demande était bienvenu, et elle obtempéra sans poser la moindre question.
Elle retrouva ses parents dans le grand salon aux murs marquetés de panneaux de bois précieux. Garnie de nombreux petits meubles supportant des bibelots d’art, la pièce retenait surtout l’attention par son immense divan rose et ses poufs assortis, disposés autour d’une longue table basse au liseré doré. Assis sur l’un d’entre eux, lady Beltran sirotait une tasse de thé. Son buste se tournait vers son mari et un étranger vêtu d’un costume rayé. Debout devant le râtelier d’armes, un verre de scotch à la main, les deux hommes discutaient avec animation. Lord Beltran insistait sur la finesse d’une lame lorsqu’il remarqua l’entrée de sa fille.
— Cynthia, mon ange. Viens près de moi. Je désire te présenter à quelqu’un.
À ces mots, l’inconnu se retourna. Alors qu’elle s’approchait, Cynthia le dévisagea avec curiosité. Grand et sec, d’une blondeur tirant sur le roux, ce dernier ne devait guère avoir plus d’une trentaine d’années. Il se tenait très droit et portait bien l’habit. Son visage anguleux ne manquait pas de charme, à un détail prêt qui frappa la jeune fille. Il arborait de gros favoris d’un autre âge. Cynthia trouva que cela lui donnait l’air d’un terrier écossais, et elle dut se mordre la langue pour ne pas rire.
Un souci vint cependant rapidement l’assombrir. En passant près de sa mère, elle décela immédiatement la tension qui habitait celle-ci. Incertaine de la raison de cette fébrilité, elle franchit avec prudence les quelques pas qui la séparaient encore des deux hommes.
Notant sa subite retenue, lord Beltran adressa un regard vaguement réprobateur à sa femme, tandis qu’il offrait un sourire de circonstance à sa fille.
— Cynthia, voici lord Mailbrown. Mon tout nouvel associé.
Leur visiteur s’inclina devant elle en saisissant sa main pour y déposer un baiser. Surprise, Cynthia retira ses doigts avec vivacité. Celui-ci ne parut pas tenir compte de sa réserve, et il enchaîna sur le ton d’une jovialité un peu forcée :
— Mademoiselle, vous me voyez ravi de faire enfin votre connaissance. Votre père m’a tellement parlé de vous que j’avais réellement hâte de vous rencontrer.
Désorientée par ce discours policé, et pas vraiment charmée par son baise-main, Cynthia se contenta de le saluer d’un mouvement de tête courtois.
Nullement refroidi par cette entrée en matière, lord Mailbrown posa un regard appréciateur sur la jeune Anglaise vêtue d’une robe jonquille soutachée de noir. Son chignon vaporeux dégageait une nuque longue. Ses hanches et sa poitrine un peu ronde rappelaient des critères de beauté toujours en cours en Inde, et cela n’était pas pour lui déplaire.
Mal à l’aise, Cynthia retourna près de sa mère. Elle n’aimait pas du tout la façon dont cet homme la détaillait. Consciente de sa nervosité, lady Beltran intervint pour détendre l’atmosphère :
— Et si nous passions à table ?
— Bonne idée, ma chère amie, approuva son mari.
Élisabeth se leva pour se diriger vers la salle à manger. Souriant à sa fille, elle pensait sans doute s’y rendre en sa compagnie, quand son époux prit son bras d’office. Lord Mailbrown présenta aussitôt le sien à Cynthia. Un peu désemparée, la jeune fille se plia à sa volonté. À peine frôla-t-elle sa manche de ses doigts que le trentenaire la couvrit d’un sourire condescendant tout en tapotant sa main comme s’il réconfortait une malade. Ses manières lui déplaisaient de plus en plus, et elle se promit de demander à ses parents l’autorisation de ne plus croiser dorénavant ce personnage.
De tout le repas, Cynthia ne dit pas un mot. Lord Mailbrown ramenait régulièrement la conversation sur la politique. Il semblait tenir les gens de ce pays dans un profond mépris. Plus tard, alors que son père et leur invité s’étaient retirés pour fumer un cigare dans un petit salon, Cynthia rejoignit sa mère dans la bibliothèque. Confortablement installée sur une méridienne, lady Beltran lisait.
Posant son ouvrage sur ses genoux en voyant entrer sa fille, celle-ci s’enquit d’un ton neutre :
— Eh bien, ma chérie, que penses-tu de lord Mailbrown ?
— Je ne sais pas, maman, répondit-elle en s’asseyant sur le bout du sofa.
— Tu dois bien avoir une petite idée, insista gentiment lady Beltran. Nous venons de passer près de trois heures avec lui.
— Je n’en ai aucune, s’entêta la jeune fille en baissant les yeux sur le tapis.
— Il ne te plaît pas. C’est cela, soupira sa mère, en prévoyant l’orage qui gronderait bientôt entre elle et son mari.
Cynthia n’eut pas la possibilité de s’expliquer. Pénétrant dans la pièce, lord Beltran jeta sur les deux femmes un regard de reproche. La porte était restée entrouverte et il avait parfaitement entendu leur conversation. Dire que celle-ci lui déplaisait frisait l’euphémisme. Il avait précédemment informé son épouse de ses projets, et il se doutait que si leur fille renâclait, Élisabeth ne tarderait pas à lui opposer son veto. Pour une fois, il s’interposerait avant que l’entêtement de sa femme ne fît échouer ses plans. Lord Mailbrown représentait non seulement un parti inespéré pour Cynthia, mais il allait lui permettre de redorer rapidement son blason et de reconstituer sa fortune.
— Je ne sais pas si Cynthia est d’ores et déjà conquise, mais lord Mailbrown la trouve charmante, commença-t-il. Et je suis sûr qu’elle finira par lui retourner son appréciation. Notre hôte s’excuse d’ailleurs d’avoir dû partir sans prendre congé auprès de vous deux, mais une urgence le réclamait sur son domaine. Il m’a promis de revenir dès qu’il aura réglé son problème.
— Ne me dites pas que nous devrons supporter la présence de ce rustre une nouvelle fois, se plaignit Élisabeth.
— Ma chère amie, ce rustre, comme vous l’appelez, sort de Harvard. Il a l’oreille du gouverneur et sa fortune se monte à plusieurs millions de schillings.
— Et ? répliqua sa femme, pas impressionnée pour deux sous.
— Et j’ai la chance que ma petite activité minière l’intéresse.
— Alors, recevez-le au milieu de vos mineurs, Édouard. Vous avez déjà un autre associé. Vous n’en avez jamais embarrassé mes salons pour autant.
La discussion dégénérait, et Cynthia se releva pour quitter la pièce. Plus prompt, lord Beltran se plaça devant la porte.
— Non, ma fille, tu restes ici. Cette conversation te concerne également.
— J’ai fait quelque chose de mal, père ?
— Non, ma chérie. Au contraire, tu t’es parfaitement conduite et tu as beaucoup plu.
Les yeux de lady Beltran se plissèrent de contrariété.
— Édouard, non !
— Voyons Élisabeth, notre fille est en droit de connaître la vérité. Ce sera plus facile pour elle de se comporter naturellement si nous l’informons rapidement comment considérer ce monsieur.
— Et comment dois-je le considérer, père ?
— Comme ton futur époux, mon enfant.
— Édouard !
Fulminant, lady Beltran se redressa en laissant tomber son livre par terre. Que son mari essayât de la circonvenir à cette stupide idée de mariage passait encore, mais qu’il annonçât une telle information à Cynthia de façon aussi désinvolte l’outrait sans commune mesure. De son côté, la jeune fille n’en menait pas large. Même en sachant qu’elle ne s’opposerait jamais à son père, elle n’avait pas du tout envie d’épouser cet homme.
— Mais, papa…, tenta-t-elle d’une toute petite voix.
— Je me doute que cette nouvelle te surprend, la coupa lord Beltran, en ignorant sa détresse. Néanmoins, crois-moi, c’est la meilleure chose qu’il puisse t’arriver.
Se sentant trahie, Cynthia le bouscula pour s’enfuir par la porte. Elle réagissait ainsi pour la première fois de sa vie. Inutilement, il tâcha de la retenir.
— Cynthia !
— Laissez-la partir ! tonna sa femme dans son dos. J’ai deux mots à vous dire !
La gorge nouée de sanglots difficilement contenus, la jeune fille poursuivit sa course. Elle avait le cœur en vrac et ressentait le besoin urgent de rejoindre Sanjit. Désespérée, elle sortit du palais pour le chercher à l’extérieur. Parcourant le jardin et les communs dans tous les sens, elle refusait de répondre aux interrogations inquiètes des serviteurs qu’elle croisait. Elle ne s’apercevait même pas des larmes qui dévalaient à présent ses joues.
Enfin, elle trouva celui qu’elle considérait comme son ami dans une stalle de l’écurie, en train de caresser doucement les naseaux d’une jument.
— Sanjit ! 
Le jeune homme n’eut que le temps de se retourner avant qu’un paquet sanglotant ne se jetât contre lui. Ne sachant trop la raison de ce gros chagrin, mais désolé de voir Cynthia aussi bouleversée, il referma les bras sur la blonde Anglaise.
* * *
Emmitouflée dans un gros châle de laine pour résister aux frimas de l’hiver, Cynthia se tenait assise sur une botte de foin odorante. Les coudes posés sur les genoux et le menton sur les paumes de ses mains réunies en conque, elle ne quittait pas Sanjit des yeux. Comme en adoration, elle suivait le moindre de ses mouvements. L’écurie se trouvait à l’opposé du vaste jardin qui s’étendait à l’arrière de la résidence, et elle s’était installée de façon à ce que personne ne l’aperçût de dehors.
Elle n’aurait jamais pensé agir de manière aussi cachottière un jour, mais elle n’imaginait pas non plus que son père l’obligerait à venir systématiquement saluer lord Mailbrown lorsqu’il recevait celui-ci. Or, depuis cinq mois, lord Mailbrown passait pratiquement une fois par semaine au palais, à la grande fureur de sa mère, qui ne parlait plus depuis à son époux que par domestiques interposés.
Si lord Berltran la surprenait ici, Cynthia se doutait qu’il la priverait de sorties. Peut-être s’en prendrait-il également à Sanjit. Cette éventualité la hérissait au plus haut point. Pour protéger son ami, elle n’hésiterait pas à braver la colère paternelle. Heureusement, l’ensemble du personnel semblait couvrir le but de ses escapades, même Inayat, que sa mère chargeait de veiller sur elle. Et Nalesh fermait aussi les yeux, alors qu’il recevait directement ses ordres de lord Beltran. Ce qui donnait parfois envie à la jeune fille de sauter au cou du vieil Indien pour le remercier. Sans son silence, jamais elle n’aurait pu rejoindre Sanjit si souvent.
Amusé par l’attention qu’elle lui portait, le jeune homme continuait de brosser la robe de l’étalon dont il s’occupait. Il aimait les chevaux, et dès que son service lui laissait quelques instants de libres, il filait à l’écurie. Le nouveau palefrenier tolérait d’autant plus facilement ses incursions qu’il ne rechignait jamais à lui donner un coup de main.
— Quel âge as-tu ? demanda soudain Cynthia.
Habitué à ses questions abruptes et décousues, il répondit en lui adressant un sourire :
— J’ai vingt-cinq ans.
— Tu es si vieux que ça !
Son exclamation arracha un rire à Sanjit.
— Tu me trouves vieux à ce point ?
Quand il était certain qu’ils étaient seuls, il la tutoyait naturellement, à la plus grande joie de la jeune fille, qui discernait là une véritable marque d’amitié. Elle avait insisté pour qu’il lui enseignât le pendjabi, et elle qui passait généralement pour une élève médiocre, avait montré une disposition inattendue pour cet apprentissage. Ses progrès rapides lui permettaient à présent de s’exprimer aisément dans cette langue, ce qui ravissait Sanjit.
— Je n’ai encore jamais eu d’amis aussi âgés, répondit-elle avec une petite moue qu’il jugea adorable.
— Et cela te pose un problème ?
Cynthia parut réfléchir, puis elle secoua énergiquement la tête.
— Non, affirma-t-elle en se relevant pour s'approcher de lui. L’âge n’a rien à voir avec les sentiments. Même s’ils sont fâchés en ce moment, je sais que mon père et ma mère s’aiment beaucoup. Et papa a onze ans de plus que maman.
Déconcerté par sa comparaison, le jeune homme tenta d’en déchiffrer le sens.
— Cynthia, que veux-tu dire exactement ?
La jeune fille plongea ses yeux dans les siens. Son expression reflétait la plus pure innocence, et pourtant, son regard témoignait d’une affection qu’il hésitait soudain à définir.
Depuis que Cynthia était venue chercher refuge entre ses bras, leurs rapports avaient totalement basculé. Lui qui désirait conserver une place en retrait, s’était révélé incapable de la repousser. La sympathie qu’il éprouvait pour elle lui interdisait de se détourner de son chagrin, et il avait trouvé les mots pour la consoler, en lui promettant son amitié.
Il s’en tenait depuis à ce pacte qui comblait sa propre solitude. C’était une agréable façon d’attendre le moment propice qui lui permettrait de remplir sa mission. Mais il n’avait pas prévu que les visites de la jeune fille le toucheraient à ce point. Et le degré de tendresse qu’il ressentait maintenant pour elle lui causait un souci. Se pouvait-il qu’il la chérît davantage qu’il ne l’aurait dû ? Et qu’allait-il se passer lorsqu’il partirait, si Cynthia s’attachait trop à lui ? N’était-il pas déjà trop tard pour faire marche arrière ? Il n’en avait d’ailleurs aucune envie.
Sensible à la moindre variation de son humeur, Cynthia perdit le sourire pour se mordiller les lèvres.
— Tu ne m’aimes pas ?
— Bien sûr que si, ne put-il s’empêcher de la conforter, incapable de déterminer le sens qu’il donnait lui-même à ce terme lorsqu’il la concernait.
— Alors, laisse-moi t’aider, répondit-elle en retrouvant un air serein.
La jeune fille fit un pas pour s’intercaler entre le cheval et lui. Posant la main sur la sienne, elle se mit à accompagner le mouvement de la brosse qui lustrait l’alezan. Ce n’était pas la première fois qu’elle osait un geste aussi familier, et Sanjit en ressentait toujours une légère euphorie qu’il se reprochait ensuite. La sentir si proche finissait de le déconcerter. La chaleur de sa paume sur sa peau éveillait en lui le besoin de se serrer davantage contre elle, et il se contenait avec difficulté. Honteux, il dut lutter contre l’envie d’embrasser délicatement le creux de sa nuque dégagée. Il ne devait pas se laisser aller à de telles pensées.
— Parce que moi, je t’aime beaucoup, poursuivit Cynthia en s’efforçant de copier la soudaine lenteur de son brossage.
— Il ne faut pas dire ça, répondit-il d’une voix posée.
— Pourquoi, j’ai dit quelque chose de mal ?
Entendre sa déconvenue le flagella. Il redoutait tant de la blesser.
— Non, petit oiseau, tu n’as rien dit de tel, l’apaisa-t-il en déposant un baiser discret sur sa chevelure.
Soulagée, Cynthia se détendit jusqu’à s’appuyer contre lui. Un instant indécis sur la réaction à adopter, il finit par passer son bras libre autour de sa taille pour rapprocher davantage leurs deux corps. Après tout, il faisait plutôt froid ce jour-là, et il n’était coupable que de la réchauffer. Le gloussement de satisfaction de la jeune fille parvint à lui arracher un sourire.
Ainsi pelotonnée contre lui, elle se sentait à l’abri du monde.
Sanjit appréciait la douceur du moment présent, mais le souvenir de ce qu’il lui restait à faire amena dans sa bouche un goût de cendre.
* * *
Sanjit progressait à travers le palais le plus rapidement possible. Nalesh détournait l’attention des domestiques, et il se faufila sans difficulté dans les pièces du bas. Tout le monde s’activait pour le repas de gala prévu par lord et lady Beltran lorsqu’ils rentreraient de la chasse, et personne ne remarqua qu’il empruntait l’escalier de marbre. Sa mère lui avait fidèlement décrit les lieux et il s’orienta facilement à l’étage. Un long couloir déroulait maintenant devant lui son tapis. À pas de loup, il s’engagea sur ses motifs floraux.
Cette journée marquait un tournant dans l’adaptation aux coutumes locales des nouveaux arrivants. Décidé à frapper un grand coup auprès de la bonne société européenne, lord Berltan traquait son premier tigre. C’était aussi sa manière de flatter lord Mailbrown, qui comptait déjà une trentaine de bêtes à son palmarès. Une raison de plus pour Sanjit de trouver cet individu des plus antipathiques. Les maharadjas avaient toujours pratiqué cette chasse ancestrale, mais pas au point d’exterminer l’espèce.
Il s’inquiétait également pour Cynthia. Si ce qui se murmurait depuis quelques jours était vrai, le repas s’annonçait sous l’auspice de fiançailles. Connaissant l’aversion de la jeune fille pour son promis, et luttant de plus en plus mal contre les sentiments qu’il nourrissait pour elle, il se heurtait lui-même violemment à cette idée.
Le jeune homme ne comprenait pas comment lord Beltran pouvait destiner sa fille à un tel homme. Même s’il reconnaissait à ce bellâtre une certaine droiture et un sens étonnant des affaires, ce dernier ne brillait ni par sa convivialité ni par sa générosité, et encore moins par son altruisme. Sa supériorité méprisante le rendait impopulaire auprès des Indiens, et sa dureté cassante lorsqu’on le contrariait ne plaidait pas en sa faveur.
Au grand désagrément de Sanjit, lord Mailbrown avait apparemment saisi que Cynthia ne cachait pas l’âme d’une enfant, mais celle d’une personne très simple, au cœur, au corps et aux désirs de femme, qu’il pourrait aisément plier à sa volonté en tant qu’époux. Le jeune Indien aurait été moins inquiet s’il avait montré quelques signes de réelle affection pour Cynthia, mais il semblait évident qu’il ne l’aimait pas. Pas comme il l’aurait dû, en tout cas.
Secouant la tête, Sanjit tenta de chasser de son esprit le tracas que lui causait la situation de la blonde Anglaise. Ce n’était pas le moment de penser à elle. Suivant le large corridor, il venait de trouver la chambre de lady Beltran. Silencieusement, il se glissa dans la pièce en refermant la porte derrière lui. Vaste et lumineux, l’espace accueillait un ameublement cosy. Il remarqua les napperons blancs, la méridienne garnie de gros coussins pastel et le lit immense sur lequel retombait une moustiquaire. Toutefois il n’accorda qu’un regard rapide à cet aménagement. Dès qu’il l’eut repérée, il se dirigea immédiatement vers la table de toilette.
Sculptée dans un beau bois de palissandre, celle-ci se composait de plusieurs tiroirs aux poignets incrustés de nacre. Son plateau marqueté d’essences de différentes couleurs alignait du côté du mur de nombreuses petites niches superposées, destinées à recevoir divers produits de beauté. Une grande glace ovale surmontait le tout, enserré dans un alliage doré piqué de cornaline.
Sanjit eut un pincement au cœur. Il devait détruire ce chef-d’œuvre pour récupérer ce qu’il contenait. Il n’existait pas d’autre solution. Lors du mariage de ses parents, son grand-père, qui surveillait la progression des Anglais d’un mauvais œil, avait fait sceller le trésor apporté par sa mère à l’intérieur même du miroir. Cela expliquait d’ailleurs l’aspect étrangement bombé de l’arrière de cet élément.
Saisissant une bonbonnière en argent qui trônait sur une table, le jeune Indien s’en servit pour fracasser la glace. Le bruit que fit celle-ci en se brisant lui parut effroyable, et il tendit l’oreille, prêt à sauter par la fenêtre demeurée ouverte si quelqu’un arrivait. Mais Nalesh avait apparemment bien organisé les choses. À part lui, personne ne rôdait dans cette partie de la demeure.
La main bandée d’un napperon pour desceller les derniers éclats de verre de leur armature, il vit bientôt apparaître un coffret, qu’il désincarcéra avec précaution. À l’intérieur, un diamant gros comme le pouce reposait sur un coussinet de velours noir. Taillé en forme de goutte, il symbolisait une larme de Shiva. Il n’avait pas pour fonction de rehausser la beauté humaine, mais celle de matérialiser la compassion d’un dieu et d’étendre sa bénédiction sur la maison de celui qui le possédait.
Avec un infini respect, le jeune homme transféra la pierre précieuse dans le petit sac en toile qu’il avait lui-même cousu. Un long cordon permettait de porter ce dernier en pendentif, et il suspendit le lien à son cou. Il espérait conserver ce trésor loin des voleurs durant son périple en le gardant sur son cœur.
Et dire que lady Beltran se mirait tous les matins en face d’une véritable fortune sans la voir… S’il apprenait un jour l’estimation de cette gemme, son mari, tellement soucieux de redorer son blason, risquait d’en faire une attaque.
Sans perdre de temps, Sanjit ressortit du palais. Il ne lui restait plus qu’à voler la voiture pour combler le plus rapidement possible la distance qui le séparait de chez lui. Lord Beltran et ses invités s’étaient rapprochés en automobile des éléphants loués pour la chasse. Donc, le jeune homme devait d’abord les rejoindre à cheval. Ce faisant, il allait incontestablement attirer l’attention sur lui. Mais ce n’était plus son problème. Il venait d’atteindre son but et, après des mois d’absence, il désirait retourner auprès des siens au plus vite.
Peu importait que son image se ternît aux yeux des Anglais. La gloire et le respect dus aux héros l’attendaient ailleurs. Bien sûr, leur damné téléphone donnerait l’alerte plus promptement qu’il ne pourrait quitter l’Inde. Toutefois, avant que son signalement ne fût diffusé, il aurait déjà parcouru suffisamment de chemin pour se perdre dans une grande ville. Ensuite, il lui suffirait de se fondre dans les rangs des pèlerins qui se rendaient à Purî pour gagner le bateau qui le ramènerait chez lui.
Ce plan était en tout point parfait, à un détail près. Il n’avait pas prévu qu’il tomberait amoureux de la fille de ses envahisseurs. À cause de cela, il allait légèrement différer son départ.
Nalesh le guettait à l’écurie. Dès qu’il arriva, le majordome sortit de l’ombre, une besace remplie de nourriture sur l’épaule. En apercevant la cordelette dans l’échancrure de sa tunique, le vieil homme comprit qu’il venait de trouver ce qu’il cherchait. Il ne demanda pas à voir le trésor, mais il joignit les mains à son front pour s’incliner respectueusement devant la relique.
— Vous avez réussi, jeune maître, le congratula-t-il en se redressant.
— Grâce à toi, Nalesh. Sans ton aide, je ne serais jamais parvenu à atteindre la chambre de lady Beltran sans me faire repérer.
Heureux de cette reconnaissance, le serviteur lui tendit les provisions qu’il avait dérobées aux cuisines.
— De l’eau et de quoi suffire pour au moins huit repas, précisa-t-il. Ainsi, vous n’aurez pas à vous arrêter en route trop souvent.
— Merci, Nalesh.
Profondément émus, les deux hommes échangèrent une dernière accolade. Il existait peu de chance que le destin les mît de nouveau en présence, et chacun d’eux en avait conscience. Chaque minute comptait. Nalesh le repoussa.
— Partez maintenant, mon prince, il est temps. Et surtout, ne vous attardez pas au camp de lord Beltran. 
Les paroles du vieil Indien trahissaient le souci qui le tracassait, mais Sanjit refusait de lui mentir.
— Je ferai attention, Nalesh. Je dois néanmoins présenter mes adieux à quelqu’un avant de disparaître.
Le majordome comprit à demi-mot, et il marqua sa désapprobation.
— Ce n’est pas prudent. Dès que la femme de chambre de lady Beltran découvrira que quelqu’un a pénétré dans la chambre de sa maîtresse, elle donnera l’alerte. Même si rien ne semble dérobé, il y aura forcément une enquête, et tout le monde sera interrogé. Si l’on vous aperçoit là-bas, vous aurez du mal à vous esquiver. À moins de partir rapidement, vous n’aurez jamais une aussi belle occasion pour subtiliser la voiture.
— Je sais, mais je tiens à dire au revoir à Cynthia. Promets-moi de veiller sur elle.
Le vieil homme aimait bien la jeune fille et il inclina la tête en signe d’assentiment. Il ne chercha pas davantage à dissuader Sanjit de la rencontrer avant son départ. Il se doutait que cela n’aurait servi à rien. Les sentiments réels qui animaient les deux jeunes gens lui étaient apparus depuis bien longtemps. Il aida simplement son prince à seller l’une des juments.
Sanjit avait l’accord de lord Beltran pour faire courir les chevaux, et personne ne s’étonna de le voir franchir le parc sur le dos de la plus grande des cavales blanches. Il passa les portes d’une allure suffisamment modérée pour ne pas attirer la curiosité, puis une fois hors des murs, il mit sa monture au galop. Il connaissait suffisamment la région pour savoir où se déroulait la chasse, et il quitta rapidement la route pour couper au plus court à travers la campagne avant de s’engager dans la forêt.
Tandis qu’il galopait, il songeait à Cynthia. Il se demandait comment il allait lui annoncer la nouvelle. Son devoir l’incitait à partir, mais son cœur renâclait à le faire. Il devait se rendre à l’évidence. Contre toutes les mises en garde de sa raison, il était tombé profondément amoureux de la jeune fille. Son manque d’artifice l’avait séduit, tout comme la franchise de ses discours, souvent très simples, mais dénués de tout calcul. Il adorait les petites attentions affectives dont elle le couvrait sans arrière-pensée, et la fraîcheur de son comportement lui manquerait. C’était un être adorable dans son intégralité, dont il appréciait chaque jour un peu plus la présence, et qu’il aurait aimé pouvoir côtoyer davantage.
Avec le temps, sans doute parviendrait-il à faire le deuil de ses propres sentiments, mais pour rien au monde, il ne souhaitait attrister Cynthia. La vie était décidément mal faite. Il ne savait pas encore ce qui allait résulter de ces adieux, mais plus il se rapprochait du lieu de la chasse, plus l’idée de l’abandonner à lord Mailbrown lui devenait insupportable.
Le barrissement d’un éléphant l’avertit qu’il touchait au but. Il ignorait où en était la traque du grand fauve et, par prudence, il ralentit sa monture pour mieux observer son environnement. Un tigre pourchassé, ou pire, blessé, représentait un danger non négligeable. Le début du printemps relativement humide rendait cette battue hasardeuse. Bien que spécialement dressés pour cette activité, les pachydermes risquaient de s’embourber à l’orée du marécage.
Lord Beltran avait été prévenu que ce n’était pas la bonne période pour mettre en place un tel évènement, mais il n’avait rien voulu entendre. Pour commettre ce genre d’imprudence, il semblait évident que cet Anglais n’avait jamais dû rabattre autre chose que du perdreau ou du renard. Malgré le désaccord de sa femme, il avait insisté pour que Cynthia participât à la chasse, et Sanjit était inquiet.
Laissant la forêt derrière lui, le jeune homme repéra enfin les premiers éléphants. Cinq d’entre eux se trouvaient rassemblés à peu de distance sur un terre-plein dégagé, en contrebas de la colline parsemée de broussailles au sommet de laquelle il se tenait. Au-devant, une vaste prairie déroulait ses herbes sèches jusqu’aux marécages. À cet endroit, la végétation était si haute qu’elle masquait aisément un homme debout. Sanjit imaginait fort bien la ligne des rabatteurs de ce côté. Entre les tigres et les serpents, ceux qui allaient à pied risquaient leur vie à chaque instant.
Un détail inhabituel le frappa immédiatement. Alors que les chasseurs auraient dû attendre l’apparition d’un fauve tranquillement installés au sommet de leurs impressionnantes montures, il nota que tous les palanquins étaient vides. Des invités apparemment affolés gesticulaient à leur pied. Intrigué, il mit son cheval au pas pour se diriger vers les pachydermes. Tandis qu’il approchait, les bribes de vives discussions lui parvinrent, sans qu’il pût identifier leur sujet. Saisi par un mauvais pressentiment, il éperonna sa jument pour atteindre plus rapidement la petite clairière. La plus grande confusion semblait y régner.
En voyant plusieurs serviteurs accompagnés de chasseurs s’égailler dans différentes directions, son angoisse monta d’un cran. Quelle raison poussait ces gens à se disperser si imprudemment, alors qu’un gros félin pouvait rôder dans les parages ? Anxieux, il chercha Cynthia des yeux, mais ne l’aperçut nulle part. Soudain, il avisa lady Beltran. Le chapeau de travers, cette dernière sanglotait dans les bras de son époux. Contempler cette dame généralement si digne se laisser aller de cette manière, attisa davantage l’inquiétude du jeune homme.
Profitant du désordre pour s’approcher d’un domestique sans se faire remarquer, il interpella celui-ci.
— Eh ! toi. Que se passe-t-il ici ?
— C’est mademoiselle Cynthia, l’informa l’homme en le reconnaissant. Sa mère a insisté pour qu’elle monte l’éléphant le plus calme. Mais comme c’était aussi la bête la plus lente, personne n’a désiré s’installer avec elle sur le palanquin. Alors, quand elle a demandé au cornac de l’aider à descendre, comme il ignorait tout du caractère enfantin de la petite demoiselle, il a obéi sans poser de questions.
Sanjit se sentit frémir d’appréhension.
— Tu veux dire qu’elle est toute seule quelque part dans la jungle ?
L’air désolé, le serviteur opina de la tête. Sans plus attendre, le jeune homme éperonna son cheval. Il n’avait aucune certitude, mais il suspectait un endroit où elle avait pu se diriger. Non loin, un vieux temple hindou élevait ses ruines au-dessus des premiers arbres de la forêt. Les vestiges de son fronton de pierre étaient parfaitement visibles d’ici et Cynthia n’avait pu que les remarquer. La veille, elle l’avait rejoint pour l’interroger sur le lieu de la chasse, et il lui avait parlé de ce temple ainsi que des actions attribuées à son dieu tutélaire. Alors qu’il lui narrait les merveilleux récits circulant sur la déité, les yeux de la jeune fille s’étaient soudain mis à briller de mille feux sans qu’il sût pourquoi, et il pensait la connaître à présent suffisamment pour imaginer qu’elle avait profité de l’occasion pour se rendre là-bas.
Un voile en mousseline bleue accroché dans les branches lui prouva qu’il suivait la bonne piste. Il l’avait vu gracieusement arrangé autour du cou de la disparue le matin même. Le cœur étreint par l’anxiété, il pressa davantage son cheval malgré les épines des buissons qui se resserraient. Tout cela, c’était de sa faute. Il n’aurait pas dû abreuver l’âme innocente de sa douce amie d’histoires aussi passionnées, sans s’assurer qu’elle n’irait pas saluer celui par qui elles étaient censées survenir.
Si un malheur survenait à Cynthia, jamais il ne se le pardonnerait.
Vaisseau de pierre enfoui dans la jungle, le temple surgit enfin de l’amas de végétation qui le dévorait peu à peu. Assailli par des craintes multiples en imaginant tous les accidents ayant pu se produire, Sanjit prit à peine le temps d’attacher sa monture, avant de s’engager dans l’escalier devant lequel il venait d’arriver.
Étroit et s’élevant de manière abrupte, celui-ci menait à l’unique entrée. Grimpant les marches au pas de course, il se retrouva dans une petite cour pavée à ciel ouvert, entourée de hauts murs. Au fond de celle-ci trônait une gigantesque statue de Ganesh, remarquablement préservé malgré son millénaire.
À son grand soulagement, Cynthia se tenait debout devant le dieu éléphant de la bonne fortune qui écarte les obstacles. La tête basculée en arrière pour plonger les yeux dans ceux bienveillants de l’être divin en pierre, elle semblait entretenir avec lui une conversation silencieuse. Le cœur apaisé, il l’appela, en adressant au passage un remerciement à Ganesh.
— Cynthia !
À son nom, la jeune fille se retourna. En l’apercevant, son visage s’éclaira d’un sourire lumineux. Désireux de s’assurer qu’elle allait vraiment bien, il la rejoignit en la regardant sous toutes les coutures. Elle ne portait aucune égratignure, et ses vêtements n’étaient même pas abîmés. De son périple à travers les épines, elle ressortait seulement un peu décoiffée.
Elle l’accueillit sans paraître se soucier de l’agitation que provoquait son absence.
— Si j’avais su que les dieux de ta religion réalisaient aussi vite les souhaits, je les aurais priés plus tôt, déclara-t-elle. Je lui ai demandé qu’il m’accorde de te rencontrer aujourd’hui, mais je ne pensais pas que tu serais là si rapidement.
Il aurait dû la gronder, mais le bonheur de la voir saine et sauve gommait tout le reste.
— Le seigneur Ganesh exauce toujours les cœurs purs, répondit-il, en replaçant une mèche blonde derrière son oreille. Mais ce n’est pas une raison pour avoir pris le risque de t’éloigner ainsi de tes parents. Ils sont très inquiets, et c’était très imprudent.
— Je leur expliquerai que je devais parler au seigneur Ganesh. Ce n’est pas si grave. Et puis, tu es là à présent, termina-t-elle en se pressant contre lui, comme il lui arrivait de le faire de plus en plus souvent.
Il ne pouvait décidément pas se fâcher et il l’entoura à son tour de ses bras, le temps de savourer la douceur de sa présence. Il ressentait une telle paix intérieure quand il la tenait de cette façon. En songeant à ce qu’il venait lui dire, son cœur se serra, et il appuya son menton sur sa tête avec un soupir. Comment lui annoncer qu’ils ne se reverraient plus sans la blesser, ou encore pire, lui tirer des larmes ? Sans compter qu’il allait vraiment la regretter. Il aurait tant voulu qu’il existât une solution pour concilier sa mission et son désir de rester auprès d’elle, mais c’était impossible.
— Personne n’est autorisé à poser ainsi les mains sur ma fiancée ! tonna soudain une voix particulièrement remontée.
Les deux jeunes gens sursautèrent, sans pour autant se séparer. Lord Mailbrown se tenait sous le chambranle de pierre, immobile, et l’expression glacée.
— Je ne suis pas votre fiancée, se rebiffa aussitôt Cynthia.
— Vous le deviendrez bientôt, c’est tout comme. Et toi, relâche là ! intima-t-il à Sanjit, en braquant son fusil dans sa direction.
Essayant de calmer le jeu, le jeune homme enleva ses mains de la taille de la jeune fille. Il allait reculer d’un pas quand, peu disposée à obéir à son futur époux, celle-ci noua ses bras autour de son cou en se collant davantage à lui.
— Sanjit n’ira nulle part ! se rebella-t-elle, en défiant lors Mailbrown du regard.
Délicieusement étonné qu’elle osât s’opposer à un tel homme et braver toutes les convenances pour lui, Sanjit ne bougeait pas.
— Votre conduite est intolérable ! s’exclama l’Anglais, furieux de sa désobéissance. Vos parents en seront avertis. Et toi, tu peux dire adieu à ton emploi au palais !
Le jeune homme mourait d’envie d’intervenir et de faire ravaler son mépris au cuistre qui revendiquait Cynthia de façon si cavalière. Mais envenimer la situation n’était sans doute pas la meilleure idée pour conserver son secret et éviter davantage d’ennuis à la jeune fille. Rongeant son frein, il joua son rôle en baissant la tête.
Surprise par son manque de réaction, Cynthia lui jeta un regard peiné qui lui creva le cœur. Serrant les poings pour résister au désir de la bercer en la tranquillisant il se promit de s’arranger pour veiller sur elle plus tard, même de loin. Les larmes aux yeux, elle s’apprêtait à répliquer bravement pour le défendre lorsqu’un rugissement formidable les figea tous les trois.
— Qu’est-ce que c’était ? demanda Cynthia d’une voix plaintive, en se lovant carrément contre lui.
L’apparition d’un grand tigre sur l’un des murs d’enceinte lui épargna une explication. Il se tenait directement au-dessus de lord Mailbrown et, à sa manière de feuler en fixant ses iris dorés sur l’Anglais, il semblait évident qu’il considérait celui-ci comme une proie de choix.
Le Britannique réagit à l’instinct. Tournant son fusil vers le fauve, il tira sans avoir le temps de viser alors que l’énorme bête bondissait sur lui. Surpris par le bruit de la détonation, l’animal dévia de sa trajectoire au dernier moment pour atterrir d’un mouvement souple au milieu de la cour. Il n’en heurta pas moins violemment lord Mailbrown en sautant. Ce dernier tomba sur le sol en lâchant son fusil. Propulsée à peu de distance, l’arme se trouvait suffisamment près des pattes du tigre pour que son propriétaire hésitât à la récupérer.
Bien campé sur ses coussinets, le grand félin agitait nerveusement la queue en regardant tour à tour l’homme allongé à terre et les deux jeunes gens. Agacé par son échec, il grondait sourdement. Il paraissait visiblement peu disposé à abandonner la partie. Tremblante, Cynthia crispait ses doigts sur les vêtements de Sanjit, tandis que celui-ci tentait de conserver l’immobilité d’une statue. Semblant se décider, le tigre focalisa soudain son attention sur eux.
Profitant de ce revirement de situation, lord Mailbrown se releva lentement pour s’asseoir, avant de se mettre à reculer prudemment sur les fesses vers la première marche de l’escalier. Il espérait vraisemblablement disparaître rapidement de la vue de la bête, sans véritablement se soucier des deux personnes qu’il délaissait derrière lui.
Des appels s’élevèrent brusquement non loin. Sanjit soupira intérieurement. Le coup de feu avait rameuté du monde de ce côté.
Énervé par l’arrivée des humains, le fauve rugit en montrant ses crocs. Effrayée, Cynthia poussa un couinement de souris. Il n’en fallut pas plus pour attiser la colère du redoutable carnivore contre le couple étroitement enlacé. Déjà, l’animal se préparait à bondir. Avec désespoir, Sanjit réalisa que son amie était en première ligne. À l’instant où le tigre s’élançait en déployant toute la puissance de se musculature, il repoussa Cynthia rudement sur la droite.
— Sanjit !
Le cri de la jeune fille accompagna l’impact brutal d’un poids énorme qui l’écrasa par terre. Sa tête cogna violemment la pierre tandis qu’une douleur fulgurante irradiait une de ses épaules, là où la bête plantait ses griffes. Il eut encore le temps de sentir une haleine fétide frôler son visage et d’endurer la souffrance d’une seconde et profonde déchirure au niveau de la cuisse. Son esprit sombra dans l’ombre du néant alors qu’il entendait vaguement claquer le bruit d’un second coup de feu.
* * *
La véhémence des mots d’une dispute tira Sanjit des limbes de l’inconscience. Il aurait aimé manifester son réveil, mais malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à ouvrir les yeux. Fiévreux et nauséeux, il reposait sur un matelas dur. Il était allongé sous une couverture épaisse, et pourtant, il avait froid. Vainement, il tenta d’attirer l’attention. Son corps refusait de lui obéir. Une drogue puissante avait dû lui être administrée. Sans doute pour calmer la douleur de ses blessures.
Progressivement, la mémoire lui revenait. Il se souvenait du tigre. De sa frayeur pour Cynthia. De son geste pour la repousser. De l’attaque imparable du fauve. De la sensation cuisante des griffes qui labouraient sa chair. Et puis, plus rien…
Une lourde odeur de santal flottait dans la pièce, semblable à celle qui parfumait le logis de Nalesh. Il aurait aimé se concentrer sur ses perceptions pour identifier son environnement et évaluer son état, mais la virulence des paroles échangées autour de lui obnubilait tout le reste.
— Tu n’as rien à faire ici, Cynthia, gronda avec colère la voix de lord Beltran.
— Voyons, Édouard, elle désirait juste prendre de ses nouvelles. Quoi de plus naturel ? Il lui a tout de même évité de tomber entre les pattes d’un tigre, tempéra lady Beltran.
La réponse de son époux claqua sèchement.
— Elle a désobéi une nouvelle fois pour rejoindre le quartier réservé aux domestiques sans ma permission !
— Ne soyez pas hypocrite, s’agaça sa femme. Vous savez très bien que si elle vous avait demandé l’autorisation, vous ne la lui auriez jamais accordée.
— Et pour cause ! s’exclama lord Berltran. Cette histoire n’a que trop duré. Dès qu’il sera remis, j’exige que ce garçon quitte le palais dans les plus brefs délais. Quant à toi, jeune fille, il est hors de question que tu continues à mélanger ainsi tes fréquentations.
— Vous êtes injuste, père, répliqua Cynthia d’un ton attristé. Il m’a sauvé la vie.
— J’en ai bien conscience, admit celui-ci sans mauvaise grâce, ce qui surprit Sanjit. Ce fait explique qu’il ne sera pas puni pour sa conduite précédente. Mais ne m’en demande pas davantage !
Peu désireux de subir le feu croisé des récriminations de sa femme et sa fille, lord Beltran tourna les talons pour sortir du logement de fonction de Nalesh. Que le majordome s’occupât du jeune homme était une bonne chose, même si cela l’obligeait à tolérer la présence de Sanjit un peu plus longtemps. Il ne remettait en cause ni le courage de ce dernier, ni la dette qu’il avait à présent envers lui, mais aucune raison ne justifiait qu’il sacrifiât la réputation de Cynthia à un intérêt disproportionné. Il devait veiller à rétablir un juste équilibre entre les deux jeunes gens. 
Les dépendances qui abritaient les domestiques se situaient au fond du parc, et il remonta l’allée centrale pour retourner vers le palais à grands pas. Toute cette histoire le chamboulait plus qu’il n’acceptait de l’admettre. Il ressentait à la fois de l’irritation et de l’embarras.
Il n’appréciait pas vraiment d’endosser le mauvais rôle. Mais il n’avait pas le choix. Les dires de lord Mailbrown avaient beau lui rester en travers de la gorge par leur manque de discrétion, ils ne laissaient planer aucune ambiguïté quant au rapprochement entre sa fille et son chauffeur. L’honneur de sa famille exigeait qu’il mît le holà à cette aventure.
D’un autre côté, il comprenait parfaitement la reconnaissance de Cynthia. Il était arrivé juste à temps pour voir le geste de Sanjit et il avait béni le jeune homme pour son réflexe. C’était lui qui avait tué le tigre, et il n’hésiterait pas une seconde à le refaire pour sauver Sanjit ; même après les propos désastreux de lord Mailbrown auprès des autres membres de la bonne société. La bienséance commandait toutefois que chacun retournât à sa place.
Pendant ce temps, debout à côté du lit étroit dans la petite chambre de Nalesh, bien loin de se douter des états d’âme de son père, Cynthia ne quittait pas des yeux le visage exsangue de son bien-aimé. Elle redoutait tant de le perdre. L’arrivée intempestive de ses parents l’avait obligée à lâcher sa main, et après l’éclat précédent, elle n’osait pas la reprendre. Les commérages de lord Mailbrown lui avaient au moins permis de saisir une chose : son amour ne devait pas avoir de témoin. Elle avait mis longtemps à comprendre ce sentiment étrange qui la guidait invariablement vers le jeune homme. Mais maintenant, elle savait, et la pensée d’être séparée de lui la rendait malade de chagrin.
Derrière elle, sa mère tenta de la raisonner.
— Ton père te paraît dur, mais il ne cherche qu’à agir pour ton bien. Il t’aime et, comme moi, il ne te suspecte de rien d’autre que d’une amitié mal assortie. Les propos de lord Mailbrown ont écorné ta réputation. Il est préférable que Sanjit et toi ne vous rencontriez plus. Ton père tient à ce que tu rentres un moment en Angleterre, le temps que cette histoire s’apaise. Et je t’avoue que cette idée n’est pas pour me déplaire. Tu aimais tellement le Devonshire. Je suis sûre que tu oublieras tout ceci très vite là-bas.
— Je sais que je ne suis pas très futée, maman, répondit la jeune fille, sans quitter des yeux le beau visage à présent crispé de douleur. Mais ce n’est pas une raison pour me prendre pour une girouette. Jamais je n’oublierai Sanjit.
Ces paroles amères surprirent lady Beltran.
— Je n’ai jamais voulu sous-entendre une telle chose, ma chérie.
— Ah, pourtant j’avais bien l’impression que vous le pensiez.
Se retournant pour donner plus de poids à son intervention, Cynthia questionna sa mère en lui jetant regard plein de reproches :
— Comment pouvez-vous imaginer une minute que l’air du Devonshire me permettra d’oublier Sanjit ?
— L’oublier, peut-être pas, nuança cette dernière. Mais ne plus lui accorder une place si importante. Tu as laissé tous tes amis là-bas, Cynthia. Je comprends qu’ils te manquent, et que tu aies fait un transfert sur ce jeune homme. Mais il n’aurait jamais dû répondre à tes avances.
— Vous êtes aussi injuste que papa. Sanjit n’a jamais rien fait de mal.
— Je te crois. Néanmoins, nous ne pouvons pas mettre en doute la parole de lord Mailbrown lorsqu’il prétend qu’il te serrait entre ses bras.
— Il n’y a pas de mal à se serrer contre quelqu’un, se braqua Cynthia avec une moue têtue.
— Ne te fais pas plus enfant que tu ne l’es en réalité, la reprit plus sévèrement sa mère. Il y a des choses qui se font, et d’autres qui ne se font pas. Et celle-ci fait partie de la seconde catégorie.
— Pourquoi, parce que c’est un domestique ?
Le silence de lady Beltran était éloquent, et la jeune fille en éprouva une immense déception.
— Peux-tu me promettre que cette visite sera la dernière ? insista mon rudement sa mère.
— Mais je l’aime, se justifia Cynthia d’une toute petite voix.
— Oui, je sais que tu le considères comme un très bon ami. Mais tu es jeune. Dis-toi que la vie t’offrira d’autres amitiés.
— Vous ne comprenez pas, maman, se désespéra-t-elle en se tordant les mains. Je ne l’aime pas seulement comme un ami. Je l’aime comme vous aimez papa.
La lune serait tombée aux pieds de lady Beltran qu’elle n’aurait pas été plus sidérée. Sa petite fille concevait-elle vraiment une telle différence ?
— Tu ne sais pas ce que tu racontes, se reprit-elle.
Mais Cynthia était décidée à défendre l’amour qu’elle éprouvait bec et ongles.
— Si je le sais. Sanjit est la meilleure personne qui soit au monde. Il est patient et il a toujours le temps pour m’apprendre des choses. Il est là lorsque j’ai de la peine et il me parle avec beaucoup de gentillesse. Personne n’a un sourire aussi beau que le sien. J’aime ses yeux. J’aime son odeur. J’aime sa façon de marcher. J’aime lorsqu’il murmure en caressant les chevaux. Mais j’aime encore plus lorsque je peux me blottir dans ses bras. Je suis sûre que rien ne peut m’arriver de mal lorsqu’il est là. Parce qu’il est aussi doux qu’il est fort. J’aimerais pouvoir m’allonger pour dormir auprès de lui, et l’embrasser comme vous le faites parfois avec papa. J’aimerais pouvoir passer des journées entières avec lui. Et je me dis parfois que vivre le restant de ma vie à ses côtés serait merveilleux. Alors, ne me dites pas que je ne sais pas comment je l’aime, acheva-t-elle, les larmes aux yeux.
À l’énoncé de ce plaidoyer, lady Beltran dut admettre que sa petite fille semblait non seulement capable de faire la différence, mais qu’elle était sincèrement éprise. Cette révélation l’émut tout en l’attristant profondément. Si seulement Sanjit avait appartenu à une autre classe… Indien et riche, il y aurait peut-être eu matière à négocier. Mais Indien et pauvre, même si elle déployait des trésors de conciliations, son époux ne serait jamais d’accord.
— Je suis désolée, ma chérie, répondit-elle en ayant conscience qu’elle allait lui briser le cœur. Cette fois-ci, il faudra obéir à ton père.
Inutilement, Sanjit essaya de se manifester. Les sanglots de Cynthia emplissaient à présent la chambre, affligeant son âme. Enfin, la mère de celle-ci parvint à l’entraîner au-dehors. Bouleversé par ce qu’il venait d’apprendre, le jeune homme sombra à nouveau dans un sommeil fiévreux.
* * *
Durant les deux semaines qui suivirent, Sanjit ne revit pas Cynthia. Les premiers jours, ses blessures le maintinrent au lit. Profondément entaillée, la chair de sa cuisse le rappelait à l’ordre lorsqu’il essayait de se mettre debout. Le second coup de griffe n’était pas moins douloureux. S’étendant du haut de son épaule au milieu de sa poitrine, il lui interdisait de se servir de son bras gauche.
Nalesh le soignait avec dévotion, désolé de la tournure prise par les évènements. Malgré les soins attentifs du majordome, il garderait probablement des marques disgracieuses, mais ses plaies cicatrisaient bien, et dès le dixième jour, il put recommencer à marcher. Le vieil homme le traitait comme un fils et ne se permettait aucun reproche. Mais Sanjit devinait sa crainte de l’imaginer toujours à la merci de leurs ennemis, et il n’osait songer à sa déception s’il découvrait qu’il ne possédait plus le diamant. Quelqu’un lui avait-il dérobé le petit sac durant son évanouissement, ou bien la cordelette s’était-elle rompue lors de l’attaque du tigre ? Il n’en savait rien et, par prudence, il préférait ne rien demander à personne.
Bien que fort déplaisantes, les médisances de lord Mailbrown affichaient pourtant un point positif : personne ne s’interrogeait sur sa présence lors de la chasse. Tout le monde pensait qu’il avait honteusement abusé de la confiance octroyée par lord Beltran, en profitant de sa liberté de mouvement lorsqu’il montait l’un des chevaux pour se rapprocher de Cynthia. Que les deux jeunes gens se fussent donné rendez-vous ce jour-là semblait une évidence. Persuadée que Ganesh avait répondu à son vœu, la jeune fille n’avait pas démenti.
Quant au bris du miroir de lady Beltran, son explication demeurait un mystère, même si la découverte du petit coffret vide laissait supposer que l’intrus cherchait quelque chose. Le fait que Sanjit se fût porté au secours de Cynthia l’excluait d’office de la liste des suspects dans l’esprit de lord et lady Beltran, et l’enquête qui piétinait, menaçait fort de ne jamais aboutir. Le jeune homme n’en ressentait pas moins l’effet d’une grande déconfiture. Que ce fût la perte du diamant ou son amour impossible pour la douce Anglaise, il goûtait la défaite et les affres d’un cœur en peine.
Le jeune homme savait néanmoins qu’il devait partir. Toutefois, il ne pouvait se résigner à disparaître sans rencontrer au moins une dernière fois la jeune fille. Ce soir-là, cette évidence tournait en boucle dans sa tête. Retenu par son service, Nalesh ne rentrerait pas avant deux bonnes heures, et occupant sa solitude il naviguait d’une pièce à l’autre pour réaccoutumer sa jambe blessée à la marche, quand quelqu’un gratta à la porte. Le scandale lié à son nom empêchait la plupart des domestiques de lui parler, et personne ne le visitait jamais en l’absence du vieil homme.
Intrigué, il alla ouvrir. Enveloppée dans un long châle gris, Cynthia se tenait à l’entrée.
— Sanjit ! s’exclama-t-elle en lui sautant au cou. Je voulais tant te revoir.
Abasourdi par son audace, il l’entraîna à l’intérieur en refermant le battant. Sa visite le ravissait, mais il était préférable que personne ne l’aperçut.
— Tu vas encore te faire gronder par tes parents, la mit-il gentiment en garde.
Sous sa remarque, les grands yeux bleus se firent plus tristes.
— Tu n’es pas content de me voir ?
— Si, au contraire, avoua-t-il en souriant tendrement. Comment pourrait-il en être autrement ? Tu m’as tellement manqué.
— C’est vrai ? s’esbaudit-elle. Je suis si contente. Enfin non, je suis désolée que tu aies été blessé à cause de moi. Mais je suis heureuse de te revoir malgré l’interdiction de mon père. J’ai eu si peur au temple. Tu m’as sauvé la vie. Merci. Mais tu n’as pas trop mal ?
Pressée par son envie de lui dire tellement de choses, elle sautait de l’une à l’autre en les mélangeant à la manière d’une enfant trop bavarde. Sanjit savait qu’elle ne s’exaltait jamais autant que quand le sujet dont elle débattait lui tenait à cœur, et il s’empressa de la rassurer sur son état.
— Mes blessures ne seront bientôt plus qu’un mauvais souvenir.
— Tu es sûr ? s’enquit-elle d’un air navré, en se mordillant les lèvres. Je m’en veux tant que tu souffres à cause de moi.
Le haut de la chemise du jeune homme demeurait ouvert, et elle fixait avec inquiétude le bandage qui protégeait son épaule encore fragile.
— Certain, l’apaisa-t-il. Regarde.
Retenant une grimace, il fit rouler les muscles toujours douloureux près de sa clavicule.
— Et puis, comment ne guérir dix fois plus vite en recevant la visite d’un adorable petit génie facétieux tel que toi, ajouta-t-il, bien décidé à l’éloigner de toutes idées de culpabilité.
Comme il l’espérait, sa remarque effaça la ridule de souci qui creusait un mince sillon entre ses deux yeux. Retrouvant un sourire ravi, elle demanda sans la moindre coquetterie :
— Je ressemble à un petit génie facétieux ?
— Oui, confirma-t-il, en la couvant d’un œil attendri.
— Et adorable ? se risqua-t-elle, en le dévisageant plus gravement. Tu trouves vraiment que je suis adorable ?
Il n’hésita qu’une seconde avant d’opter pour la franchise.
— Tu es la personne la plus adorable qu’il m’ait été donné de rencontrer.
Avec un éclat de rire heureux, Cynthia se haussa soudain sur la pointe des pieds pour poser ses lèvres sur les siennes. Une fois encore, elle le devançait et le surprenait par la spontanéité de son attitude. Pris de cours et ne sachant trop où tout cela allait les mener, Sanjit préféra nouer ses mains derrière son dos plutôt que de céder à l’envie de l’enlacer pour lui retourner son baiser. Son manque de participation ne parut pas la contrarier, et il l’entendit de nouveau rire contre sa bouche. Inexpérimenté et malhabile, son baiser demeurait chaste et doux. Il n’en remua pas moins le jeune homme davantage que tous ceux qu’il avait jusque-là partagés.
Nullement découragée par son inertie, sa visiteuse s’accrocha à son cou pour mieux l’embrasser. Elle semblait y prendre goût, et dévorait ses lèvres de façon de plus en plus insistante. Sentant venir le moment où il répondrait à son appel, Sanjit se fit violence pour la repousser. Il refusait de profiter d’elle. Pas comme ça. Pas alors que son départ s’annonçait aussi proche. Dénouant ses mains de sa nuque, il la força à reculer en la tenant à bout de bras.
— Cynthia, mais qu’est-ce que tu fais ? demanda-t-il, en s’exhortant à l’autorité.
Dépitée, l’interpellée le regarda en inclinant la tête sur le côté, l’expression interrogative. Si elle se référait à ce que lui avait expliqué son amie Sally sur la manière dont se comportaient les amoureux, c’était la bonne méthode. Peut-être que les mots seraient plus explicites.
— Je t’aime, se livra-t-elle, en plongeant son regard clair dans les iris bruns.
Une bouffée de joie envahit Sanjit. Il n’avait pas oublié la discussion au pied de son lit, mais cela n’avait aucune commune mesure avec le fait d’entendre Cynthia lui déclarer ses sentiments en face. Pourtant, ces paroles ne résolvaient rien. Indécis sur la façon de gérer la situation, il ne savait que dire.
Son silence hésitant blessa la jeune fille.
— Je t’aime, répéta-t-elle, les larmes aux yeux, dépitée de ne pas se faire comprendre.
Conscient du mal que son embarras infligeait, il fut incapable de résister au chagrin qui s’installait sur le joli visage. Refusant de se souvenir qu’il s’était juré de ne rien entreprendre qu’il pourrait regretter, il se pencha sur elle pour prendre ses lèvres à son tour. À la fois délicat et passionné, il offrit alors à Cynthia son premier vrai baiser d’amante. La jeune fille s’y abandonna avec une surprise gourmande qui l’emplit d’une tendresse encore plus grande. Lorsqu’ils se séparèrent, les joues de cette dernière affichaient le plus beau rosé. Pour sa part, ce baiser le dessillait sur la force de l’attachement qu’il ressentait pour elle. Doucement, une nouvelle option se dessinait. La mettre en œuvre demandait cependant qu’il obtînt une dernière confirmation.
— Et que devient lord Mailbrown ? s’informa-t-il, en espérant qu’elle ne prendrait pas ombrage de l’évocation de ce piètre personnage.
— Il s’est conduit comme un homme qui se moque de raconter n’importe quoi, répondit-elle avec réprobation. Mon père dit qu’il n’a rien d’un gentleman. Et je crois qu’il lui en veut.
— Il y a donc peu de chance qu’il soit un jour ton fiancé, traduisit facilement Sanjit, sans camoufler la joie que lui procurait cette nouvelle.
— De toute façon, je ne l’aurais jamais accepté ! s’insurgea-t-elle en se pendant de nouveau à son cou.
Cette fois-ci, Sanjit l’étreignit affectueusement, comme il savait qu’elle appréciait qu’il le fît. Il s’attendait à ce qu’elle se pelotonnât contre lui, mais, mue par une urgence inattendue elle se dégagea brusquement de ses bras. Étonné, il la vit tirer un petit sac en toile de la poche de sa jupe d’organdi.
— Au fait, je crois que ceci t’appartient, dit-elle en le lui tendant.
Reconnaissant l’objet, Sanjit le saisit en retenant un cri d’allégresse. La forme particulière qui se dessinait sous le tissu lui confirma que la pierre se trouvait toujours à l’intérieur.
— Je l’ai ramassée par terre avant de quitter le temple, poursuivit-elle. Je l’avais senti contre ta poitrine, et j’ai tout de suite su que c’était à toi. L’attaque du tigre avait brisé l’attache. J’ai réparé le lien.
Religieusement, le jeune homme passa le cordon autour de son cou avant de lui demander :
— En as-tu parlé à quelqu’un ?
— Non. Je n’ai même pas regardé ce qu’il contenait. Maman dit que la curiosité est un vilain défaut.
Sanjit ferma les yeux de soulagement. Sa rencontre avec Cynthia était vraiment bénie des dieux. Avec infiniment de respect, il s’inclina devant elle.
— Merci.
Cynthia hocha la tête avec un sourire un peu contraint. Elle paraissait soudain tendue, et sa question trahit son angoisse :
— Que vas-tu faire maintenant ?
Refusant de lui mentir, il répondit avec sincérité :
— Je dois partir.
Cynthia cilla et se raidit. Elle se doutait que tout s’achèverait là, mais bien qu’elle s’y préparât, elle en ressentait une tristesse immense. Elle espérait tellement un miracle. Luttant vaillamment contre les larmes, elle l’interrogea d’une voix tremblante :
— Et où vas-tu aller ?
— Chez moi. À Java. Ma mère est originaire de cette île.
La jeune Anglaise s’y connaissait peu en géographie, mais une île se trouvait certainement très loin du Pendjab. Elle n’avait pas la possibilité de le retenir contre son gré, et de toute manière, ses parents venaient de décider de son propre exil loin de l’Inde. Posant son front contre l’épaule valide de l’homme qu’elle aimait, elle soupira à fendre l’âme. Nichant son menton au sommet de sa tête, Sanjit se mit à la bercer.
— Moi aussi, je dois partir, confessa-t-elle dans un murmure. Mon père veut que je rentre en Angleterre.
Relâchant son étreinte, le jeune homme l'obligea à le regarder en relevant d’un doigt son visage vers lui. Apercevant ses larmes, il prit en conque chacune de ses joues et tarit ses pleurs en déposant de petits baisers tendres sur ses paupières. Il détestait la voir souffrir, et il prononça enfin les mots qu’il brûlait de lui dire :
— Pars avec moi.
Il redoutait de lui imposer un choix trop difficile alors qu’elle ne disposait pas de toutes les informations concernant celui-ci. Il aurait aimé se dévoiler davantage. Lui apprendre que sa mère était une princesse, issue de la cour royale, et qu’il occupait lui-même une position enviable. Il avait malheureusement juré d’accomplir ce voyage sous le sceau du secret. L’honneur et le devoir exigeaient qu’il se tût jusqu’à ce qu’ils eussent gagné Java. Ensuite, il lui expliquerait tout. Pour se faire pardonner, il lui offrirait une vie de rêve. Mais, en pour l’instant, elle devrait le suivre en pensant accompagner un homme pauvre, et à l’avenir incertain. Dans ces conditions, il comprendrait parfaitement qu’elle refusât, tout en espérant follement qu’elle acceptât. Angoissé, il attendait sa réponse.
Les yeux brillants, Cynthia retrouva un sourire timide.
— Tu m’emmènerais vraiment avec toi ?
— Au bout du monde, la conforta-t-il.
Poussant un cri de joie, la jeune fille répondit à sa demande en réclamant un de ces baisers entreprenants qu’il prodiguait si bien.
* * *
Le soir même, Sanjit exposa rapidement son plan à Nalesh. Il avait besoin que le majordome fît diversion le temps qu’il volât la voiture au garage. Il ne parla pas de Cynthia, qui l’attendait cachée dans le jardin, mais il sut que le vieil homme avait deviné qu’il ne partirait pas seul lorsqu’il les bénit tous les deux. Il espérait rouler le plus longtemps possible avant qu’une panne d’essence ne les obligeât à abandonner le véhicule, et il emporta plusieurs bidons du précieux liquide en réserve.
Cynthia franchit le parc du palais, dissimulée dans l’habitacle, puis elle rejoignit Sanjit sur le siège dès que les grilles se furent refermées derrière eux. Elle avait accepté de revêtir l’habit traditionnel indien en battant des mains, et elle n’avait émis aucune protestation quand il lui avait teint les cheveux au brou de noix.
Sanjit n’était pas peu fier de la transformation obtenue. S’ils devaient poursuivre leur chemin à pied, ce changement leur épargnerait bien des curiosités. Les yeux clairs de Cynthia et la couleur de porcelaine de sa peau trahissaient encore son origine, mais les métissages de moins en moins rares dans le pays lui permettraient de passer relativement inaperçue. La jeune fille semblait apprécier la métamorphose, et il était impatient de la surprendre en lui offrant un costume mille fois plus beau lorsqu’ils atteindraient le bout de leur périple.
De nombreux jours de voyage aventureux les attendaient pour gagner le golfe du Bengale, mais Sanjit comptait sur l’argent qu’il avait économisé pour les aider à avancer rapidement. Une fois rendus à Purî, des complicités leur faciliteraient l’embarquement sur un bateau en partance pour Java. Arrivé sur l’île lointaine, il savait comment contourner les colons néerlandais pour rejoindre le royaume maternel sans encombre.
Il avait hâte de mettre ses deux trésors en lieu sûr et de pouvoir enfin révéler l’entière vérité à Cynthia. Dès qu’ils seraient en sécurité, il lui montrerait la larme de Shiva, puis il la présenterait à la cour du roi comme celle sans qui ce joyau céleste n’aurait jamais pu réintégrer son véritable écrin. Elle en serait chaleureusement remerciée, et personne ne s’opposerait à ce qu’elle devînt son épouse.
Quittant un instant la route des yeux, Sanjit regarda amoureusement la jeune fille endormie près de lui. Sa tête dodelinait doucement contre son épaule, et il remonta la couverture posée sur ses genoux. Il eut juste un petit pincement au cœur en songeant qu’il l’arrachait un peu brutalement à ses parents. Pour l’instant, Cynthia s’enivrait du bonheur qu’elle éprouvait à ses côtés. Mais il se doutait qu’un moment viendrait où elle penserait aux siens avec nostalgie. Il ne s’inquiétait pourtant pas. La douce Anglaise reverrait sa famille. Dès qu’il aurait fait d’elle une princesse officielle, il la ramènerait au Pendjab. Et il était sûr que lord et lady Beltran lui pardonneraient. Tout le monde n’épousait pas un prince.
Cédant à la tendresse qu’il ressentait pour elle, il déposa un baiser sur son front avant de se concentrer de nouveau sur sa conduite. Une longue route les attendait.

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